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Numii: cette PME s’attaque au fléau de la pénibilité au travail grâce à l’IA

Vibrations, températures extrêmes, tâches répétitives… Un salarié français sur cinq est exposé à au moins un facteur de pénibilité au travail. Primée au dernier CES de Las Vegas, une PME française a mis au point grâce à l’intelligence artificielle une solution capable de mesurer en temps réel les efforts et contraintes physiques des postes de travail.

Mesure de la pénibilité grâce à la solution Numii

La PME AIO a mis au point des balises connectées capables de mesurer en temps réel la pénibilité de postes grâce à l’IA.

“Usine à gaz”, “monstre de bureaucratie”… Créé en 2014, le compte pénibilité fut la bête noire de tous les patrons pendant le quinquennat Hollande. De tous, ou presque. Cyril Dané, président de la PME girondine AIO, y a vu au contraire dès le départ une opportunité inespérée de développer son affaire. Quoi de mieux en effet qu’une loi contraignante pour inciter ses clients –des industries d’assemblage– à investir largement sur la prévention de la pénibilité au travail. Lui s’imposait déjà à l’époque comme l’un des leaders européens des robots passifs (solutions mécaniques “zéro énergie” pour les chaines d’assemblage), permettant entre autres de “soulager les ouvriers” sur les tâches les plus dures. Son objectif d’alors était clair: “Nous voulions mieux connaître les facteurs de pénibilité, pour mieux accompagner nos clients et donc mieux adresser nos robots passifs”, se souvient le président d’AIO, dont le siège est situé à Pessac.

Depuis, si la réforme du compte pénibilité a été dans les grandes lignes rabotée, la marotte du patron girondin s’est, elle, transformée en projet industriel prometteur. Numii, c’est le nom donné à sa solution permettant de mesurer de manière individualisée la pénibilité d’un poste de travail. Primé lors du dernier CES de Las Vegas en janvier, cet outil protégé par deux brevets (dont un en cours d’homologation), a été développé en partenariat avec les chercheurs de l’Institut national de recherche en informatique et en automatique (INRIA) de Bordeaux, avec le soutien de le région Nouvelle-Aquitaine.

Balises interconnectées

Concrètement, la PME a conçu des balises interconnectées qui, dès qu’elles sont disposées autour du salarié en situation de travail, sont capables de scanner en temps réel ses efforts et mouvements et d’analyser ensuite toutes ces mesures biomécaniques en fonction du profil du collaborateur (sexe, âge, taille, ossature, corpulence…) et d’un grand nombre de facteurs d’exposition à des risques professionnels identifiés (tâches répétitives, bruit, température, manutention manuelle…). “Les balises sont disposées tous les cinq à huit mètres et connectées à une tablette et à une base de données”, précise le président d’AIO.

Pour les entreprises, l’usage peut être double: établir une cartographie des facteurs d’exposition réels -et non estimés- de leurs collaborateurs aux risques professionnels, d’une part; et/ou analyser la situation d’un poste ou d’un salarié donné, d’autre part. “Les employeurs ont intérêt à préserver la santé de leurs collaborateurs et ainsi prolonger leur maintien en poste dans de bonnes conditions le plus longtemps possible. Les informations issues de notre base de données peuvent leur permettre d’adapter leur outillage, d’organiser la division des tâches différemment, de mettre en place des formations aux bons gestes et postures ou encore de proposer un poste plus adapté aux salariés réintégrant l’entreprise après un arrêt de travail de longue durée, par exemple”, énumère Cyril Dané qui a repris AIO en 2008.

18% des salariés touchés par la pénibilité

L’enjeu est de taille: rien qu’en France, plus de 18% des salariés sont exposés à au moins un facteur de risques professionnels (postures pénibles, agents toxiques, travail de nuit, bruit, manutention…), d’après l’étude d’impact de la loi sur la dernière réforme des retraites qui entérinait alors la création du compte pénibilité. A l’échelle mondiale, les accidents et maladies d’origine professionnelle coûteraient environ 2.680 milliards d’euros chaque année, selon l’Organisation internationale du travail (OIT) et l’Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail.

Au-delà de l’objet connecté, c’est bien sur l’exploitation de sa base de données adossée à l’intelligence artificielle que la PME compte capitaliser. Après une phase de test d’un peu moins de trois ans chez deux clients évoluant dans les secteurs de l’automobile et l’aéronautique, Numii revendique avoir déjà réalisé un milliard de mesures de gestes d’efforts en milieu industriel. De quoi permettre de proposer désormais un diagnostic très fin. “Nous possédons la première base de données sur le travail humain”, revendique le dirigeant de la PME de 70 salariés, labellisée Bpifrance Excellence.

La PME mise sur l’exploitation de sa base de données adossée à l’intelligence artificielle.

“C’est un outil intéressant dans la mesure où les capteurs de ces balises ne nécessitent pas d’être placés sur la personne pour réaliser des mesures. Les datas ainsi collectées peuvent être par ailleurs utiles pour obtenir une photographie des facteurs d’exposition, salue Agnès Aublet-Cuvelier, chef du département Homme au travail de l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS). Cette solution n’est néanmoins pas la première sur le marché. Il existe aujourd’hui plusieurs dispositifs qui sont déjà capables d’évaluer la pénibilité en milieu professionnel.”

Elle en veut pour preuve des solutions similaires déjà commercialisées par les groupes TEA, Medimex et cite encore le projet 2IDO, lancé début 2018 par un consortium industriel d’entreprises piloté par Altran sur l’Internet des objets dans l’industrie du futur. L’objectif de ce projet: créer un écosystème connecté visant à améliorer les performances des machines mais aussi à réduire le risque d’accidents du travail via la mesure de la pénibilité des postes.

Standardisation des bons gestes

“Je ne connaissais pas cette solution. Pour moi, la limite de Numii est que les balises semblent utilisables seulement dans le cadre de postes fixes, à la différence de notre solution qui est elle adaptable à tous les métiers et environnements de travail”, observe pour sa part Thomas Poulin, responsable innovation chez le groupe Mulliez-Flory, spécialiste du textile professionnel. Cet acteur commercialise depuis fin 2018 “WIP”, un vêtement connecté doté de capteurs géolocalisant le salarié et mesurant en temps réel différents efforts musculo-squelettiques (amplitude articulaire des épaules, flexion des genoux, des coudes…). “L’intérêt est que le travailleur est totalement libre de ses mouvements et déplacements lorsqu’on effectue les mesures, contrairement à Numii qui nécessite qu’il soit toujours dans le champ des balises”, compare le responsable innovation de Mulliez-Flory.

Au-delà de cette limite technique, ce type de solutions soulèvent d’autres questions éthiques selon Agnès Aublet-Cuvelier (INRS). “Mesurer ces facteurs de troubles musculo-squelettiques ne suffit pas à prévenir l’ensemble des risques, comme les psychosociaux par exemple. Le risque pour les dirigeants est aussi d’être tenté de chercher à standardiser les bons gestes et postures en demandant aux salariés de changer leur manière de travailler. L’obligation de prévention de l’employeur repose d’abord sur l’adaptation de l’environnement de travail à l’homme et non l’inverse. Il faut donc rester très prudent”, avertit-elle tout en s’interrogeant sur l’exploitation future de cette montagne de données.

Cap de l’industrialisation

Cyril Dané, assure de son côté collecter toutes les données de manière anonyme et avec l’accord systématique des salariés “étudiés”, “qui accueillent d’ailleurs très bien les audits en général”. Le président d’AIO, qui investit chaque année 5 à 10% de son chiffre d’affaires dans la recherche et développement, souhaite désormais franchir le cap de l’industrialisation de Numii en 2019 en démarrant la commercialisation de sa solution en France et à l’international. Le modèle économique reposerait non pas sur la vente de ses balises connectées mais sur leur location, “à raison de 20 euros HT la mesure”.

“Grâce à ce modèle ‘scalable’ [capable de développer rapidement son volume d’activité en réalisant des économies d’échelle, NDLR], nous espérons boucler une levée de fonds cette année pour financer nos développements”, avance Cyril Dané, sans préciser ni le montant visé du futur tour table, ni le chiffre d’affaires de la société (qui enregistrait 3,4 millions d’euros de CA en 2011 pour 19 salariés).

by Marion Perroud